Le Potentiel va plus loin avec le Docteur Alafuele Mbuyi Kalala, Président National du Rassemblement pour une Nouvelle Société, RNS.

1. Dr Alafuele, vous avez été pendant plusieurs années représentant de l'Usoras/Usoral aux Etats-Unis d'Amérique. Vous avez été aussi le premier Président de l'ANACOZA ("All North America Conference on Zaire" ou la Conférence de l'Amérique du Nord sur le Zaïre) dont sont issus Mweze Nkongolo, Mawapanga, Prof Kapanga…. Pourquoi n'étiez-vous pas venu rejoindre Laurent Désiré Kabila comme vos membres? Pourriez-vous nous défricher ce parcours coloré qui est le vôtre et aussi votre personnalité?

Vous posez là des questions fort intéressantes, mais assez complexes. J'aimerais bien, si vous me le permettez, commencer par la dernière partie de votre question, car cela va, sans doute, servir d'introduction à ma réaction à votre première question.

Mon parcours, "coloré" comme vous avez bien voulu le qualifier, couvre les quarante dernières années de l'histoire du Congo. Il s'agit donc là d'une longue histoire que je vais tenter de résumer ici pour vous et pour vos lecteurs.

En gros, mon implication dans la vie politique du Congo remonte à il y a à peu près trente ans. En effet, j'ai opposé M. Mobutu pratiquement depuis son arrivée au pouvoir. Ce n'était pas la personne de M. Mobutu que j'avais opposée à l'époque -et je n'ai jamais opposé sa personne-, c'était plutôt la manière dont il était arrivé au pouvoir par un coup d'état. J'étais encore jeune, certes. Mais, cela avait heurté ma sensibilité politique et mon penchant à la liberté. J'avais déjà, à l'époque, l'intuition, une intuition qui n'a fait que se raffermir au cours des années, que les pouvoirs imposés, entendez par là les pouvoirs monolitiques et dictatoriaux, servent généralement à détruire les sociétés qu'à assurer leur épanouissement.

Mon opposition au pouvoir de M. Mobutu se renforça avec les pendaisons sommaires en 1966 d'Evariste Kimba et ses collègues. J'étais simplement là en face d'un régime qui heurtait mon penchant humaniste. Et je crois que l'histoire du régime de M. Mobutu n'a fait que me donner raison. J'ai donc, au cours de ces trente dernières années, collaboré, sous une forme ou une autre, avec la plupart des partis et organisations politiques congolais ou zaïrois de l'opposition, ici au Congo, en Europe et plus tard aux Etats-Unis. Et comme vous l'avez laissé entendre dans votre question, j'ai été, de 1993 à 1997, le représentant officiel de l'Usoras/Usoral aux États-Unis. C'est d'ailleurs à notre initiative que des comités de l'Usoras/Usoral furent créés aux Etats-Unis et en Europe à partir de 1993. Aux États-Unis, notre comité. qui avait été le tout premier, avait été dénommé "Comité des Forces Démocratiques du Zaïre". En Europe, les comités de l'Usoras/Usoral furent appelés "Comités de Forces Zaïroises Acquises au Changement, COZAFAC".

Le 08 avril 1994, j'organisai à Bruxelles une réunion, l'unique, de tous les comités de l'Usoras/Usoral qui existaient déjà à l'époque. A cette réunion don’t le rapport fut transmis aux autorités de l'Usoras à l'époque ici à Kinshasa, nous fîmes un certain nombre de propositions qui furent toutes acceptées, dont l'organisation d'un congrès mondial de la diaspora zaïroise. C'est ce projet de congrès mondial de la diaspora zaïroise qui visait essentiellement à redynamiser l'opposition zaïroise, une opposition qui semblait déjà s'enliser à l'époque face à l'intransigeance de M. Mobutu, qui mena à la création d'ANACOZA dont, comme vous l'avez rappelé dans votre question, je fus le premier président. En somme, je n'avais pas initialement pensé ANACOZA comme une organisation, mais comme une phase régionale préparatoire, au niveau de l'Amérique du Nord, du congrès mondial de la diaspora zaïroise. L'idée était essentiellement d'organiser, à Washington, DC, une conférence de très haut niveau sur le Zaïre et d'y associer le leadership de l'opposition zaïroise de l'époque. Nous espérions ainsi pouvoir donner une nouvelle impulsion à une opposition qui montrait déjà des signes d'essoufflement et influer, à la fois, sur la politique étrangère américaine en faveur de la lutte du peuple zaïrois.

Quant à mon refus de rejoindre Laurent-Désiré Kabila, je vous dirai qu'il avait été essentiellement motivé par le sentiment que j'avais à l'époque que le processus qui était alors en cours risquait de mener, comme je le dis lors de mon témoignage au Congrès américain, le 08 Avril 1997, à une autre dictature contrôlée de l'extérieur. Ce qui n'allait pas être et qui n'a manifestement pas été un progrès par rapport au régime monolitique tyrannique de M. Mobutu. C'est vrai que nous aurions pu nous retrouver dans l`AFDL et manifestement, comme les autres membres de l'ANACOZA (Mweze Nkongolo, Mawapanga Mwana, et Dr. Kapanga, notamment), dans le premier gouvernement de Laurent-Désiré Kabila, d'autant plus que le gouvernement rwandais nous avait contacté personnellement au début du mois de juillet 1996 pour nous faire part de ses inquiétudes et de ses préoccupations sur le Zaïre. Mais, cela allait manifestement être une trahison de nos convictions les plus profondes, car nous avions bel et bien le sentiment qu'un mouvement, essentiellement militaire, d'impulsion étrangère n'était pas l'instrument approprié pour résoudre la profonde crise zaïroise qui couvait depuis plus de trente ans. En analysant tout ce qui s'est passé dans ce pays depuis 1996, et ici je renverrai bien vos lecteurs à tout ce que nous avons écrit au cours de toutes ces années, j'ai la nette conviction qu'encore une fois, l'histoire nous a malheureusement donné raison.

2. Pendant la période où le Dialogue intercongolais était malmené, voire suspendu, vous avez créé avec Etienne Tshisekedi, Azarias Ruberwa, Katebe Katoto, l'ASD (l'Alliance pour la Sauvegarde du Dialogue). Pourtant quand Tshisekedi et Katebe volent en noces avec le RCD/Goma, vous, vous refusez de mettre les pieds à Goma. Que s'est-il passé ?

C'est vrai que le RNS (Rassemblement pour une Nouvelle Société), le parti que je dirige actuellement, est, avec le RCD, l'UDPS, la DPTN (Dynamique pour une Transition Neutre) de Katebe Katoto et le MLP, l'une de cinq organisations fondatrices de l'ASD. Contrairement à tout ce que l'on a dit à l'époque et à toutes les attaques dont nous fûmes victimes, l'ASD a été une initiative heureuse et elle a, sans nul doute, joué un rôle important dans le processus qui a mené tant à la conclusion de l'Accord global et inclusif à Prétoria le 17 décembre 2002 qu'à la signature de l'Acte Final des Négociations Politiques Inter-Congolaises à Sun City le 02 avril dernier.

Cependant, quant au fait que je ne fus pas de la partie quand les autres membres fondateurs de l'ASD se rendirent à Goma au mois de juin de l'année dernière, je crois qu'un certain nombre de facteurs n'avait pas pu faciliter notre déplacement. D'abord, il y eu des questions de calendrier, dans la mesure où le voyage avait été programmé pour une durée inderteminée au moment où nous étions impliqué dans une large campagne de lobby et de contacts auprès des autorités et de la société sud-africaine et dans la communauté internationale en faveur de la reprise des négociations et contre la mise en application de l'accord partiel entre la Composante "Gouvernement" et le MLC. Nous étions donc d'avis que le travail que nous faisions sur place en Afrique du Sud et ailleurs était beacoup plus important que ce qu'il pouvait y avoir comme intérêt dans notre présence à l'est du pays où nous risquions d'ailleurs de nous retrouver largement coupé du reste du monde. Nous avions donc le sentiment qu'un séjour prolongé à l'est du pays, et dont la durée ne nous était d'ailleurs pas connue, risquait de compromettre largement tout le travail que nous avions en cours. Au reste, nous avions aussi estimé que la nécessité pour nous de garder toute notre indépendance afin de pouvoir bien engager toutes les parties aux négociations ne semblait pas plaider en faveur de notre déplacement à l'est du pays en ce moment-là.

3. Et quand l'UDPS refuse d'intégrer les Institutions de la Transition, on vous trouve modestement député. Pourquoi ce choix?

Modestement? Cher ami, je ne sais pas ce que vous mettez dans ce mot. Si c'est en référence au fait que je ne suis pas au gouvernement, je vous dirai d'emblée que je me retrouve non point modestement, mais que je me retrouve au Parlement. C'est vrai que d'aucuns pensaient que j'allais être au gouvernement et m'auraient voulu y être. Après la signature de l'Accord global et inclusif le 17 décembre de l'année dernière à Prétoria, plus d'un m'a conseillé d'envisager de revenir à Kinshasa pour assurer ma présence dans la délégation de la Composante "Opposition Politique" au gouvernement. Des diplomates étrangers eurent jusqu'à me demander, certains à Prétoria, d'autres à Sun City, pourquoi je ne pensais pas à présenter ma candidature pour la vice-présidence qui revenait à la Composante "Opposition Politique". A vrai dire, j'ai eu, tout au long du processus des négociations, des sentiments mélangés sur la possibilité pour moi de faire partie de ce gouvernement de transition. Le fait que j'aie attendu de revenir à Kinshasa après la formation du gouvernement et juste pour siéger au Parlement doit bien vous dire que je ne tenais vraiment pas à être au gouvernement. Les gouvernements de transition sont, même quand ils sont formés par deux blocs seulement (et ici nous en avons huit), des monstres difficiles à gérer. Et l'on peut y perdre beaucoup plus que l'on peut y gagner, surtout si ce que l'on vise c'est essentiellement de travailler pour le peuple et pour la nation. Qui plus, après plus de vingt-cinq ans d'absence de ce pays, mon sentiment a été, tout au long, et il l'est encore, que le Parlement est la meilleure place pour moi pour servir, au cours de la période de transition, ce pays et ce peuple, un peuple qui est peut-être, de tous les peuples du monde, celui qui a le plus souffert au cours du siècle qui vient de s'achever. En tout cas, quand, à la lumière de mon expérience du monde, de mon expérience dans le monde et surtout des pouvoirs dont la Constitution de la Transition a investi le Parlementaire, je visualise tout ce qui peut être fait pour ce pays au Parlement et à travers ce Parlement, je me sens comblé et reconnaissant d'avoir la chance de servir ce pays et ce peuple en tant que Député pendant cette période de transition, quand le pays se trouve réellement à la croisée de chemins, que l'avenir du pays pend en balance et que le destin des générations à venir est en train de se décider chaque jour à partir de ce que nous faisons ou que nous ne faisons pas. Le moins que l'on puisse dire est que ce n'est donc pas modestement que je me retrouve Député.

4. Le Rassemblement pour une Nouvelle Société, RNS, votre parti, a été créé du temps de la dictature de Mobutu, un Mobutu que vous avez combattu jusqu'au niveau du Congrès américain. Quand Kabila arrive, vous allez encore au Congrès américain pour le combattre. Etes-vous un éternel opposant?

Si, par éternel opposant, vous entendez quelqu'un qui fait de l'opposition pour l'opposition, alors je n'en suis absolument pas un. C'est par la force des choses que je me retrouvai obligé d'opposer Laurent-Désiré Kabila. En somme, ce n'est pas sa personne que j'avais opposée, mais le régime qu'il voulait mettre en place qui était, dans la nette prolongation du régime de M. Mobutu que j'avais, comme vous le rappellez, combattu pendant des années. Quand on est opposé à un homme, c'est normal que l'opposition cesse avec la disparution de cet homme de la scène politique. Mais, quand on se bat pour (j'insiste ici sur pour qu'il faut opposer à contre), donc quand on se bat pour quelque chose, pour un idéla, il est tout à fait normal que l'on puisse continuer son combat jusqu'à la réalisation de l'objet de son combat, c'est-à-dire de son rêve. Mon combat est pour l'avènement d'une société participative et de co-responsabilité, c'est-à-dire d'une société dont l'homme congolais et la femme congolaise sont les artisans principaux et les premiers responsables. Mon combat c'est pour l'avènement d'un État de droit, d'une société démocraitque et d'une société d'insititutions. Il est donc tout à fait normal qu'après le départ de M. Mobutu, mon combat ait continué, car, avec l'AFDL et rejetons, rien de tout cela n'avait la chance de se matérialiser dans ce pays.

5. Depuis que vous êtes là, vous déployez un activisme politique remarquable : on vous voit dans toutes les Commissions parlementaires. Que cherchez-vous? Quelle a été votre contribution à la Commission du Règlement intérieur du Parlement?

Participer aux travaux de commissions parlementaires, je n'appelle pas cela activisme politique. Je ne me suis pas imposé dans ces commissions. L'on a fait chaque fois appel à moi. Et chaque fois que mes collègues feront appel à moi, je répondrai positivement. Je suis là pour travailler. J'aime le travail et j'aime le défi!

A la Commission du Règlement intérieur de l'Assemblée Nationale, j'ai taché de donner le meilleur de moi-même pour que l'Assemblée Nationale dispose d'un règlement de qualité. Ma plus grande contribution aura peut-être été le combat, avec certains de mes collègues, pour garantir, conformément à la Constitution de la Transition, l'affirmation, dans le Règlement intérieur de l'Assemblée Nationale pour la période de transition, du caractère général, représentatif, indépendant et irrévocable du mandat du Député. Il s'agit là d'un élément important pour la réussite de la transition, dans la mesure où il donne au Député, s'il choisit de le faire, la possibilité de travailler, en toute confiance, pour l'intérêt national et pour les intérêts du peuple congolais, et non pour l'intérêt de sa Composante ou Entité.

6. Vous avez perdu le poste de Président du groupe parlementaire de l'opposition au profit d'un mobutiste. Qu'est-ce que cela vous inspire comme commentaire?

Moi, je n'ai pas vu un mobutiste. J'ai vu un autre Député. Bien sûr, certaines personnes sont venues me dire après que, dans la mesure où la majorité des membres de notre groupe parlementaire proviennent de l'ère de M. Mobutu et que certains arragements préalables avaient été pris, ils ont préféré voter pour un des leurs. Après tout, c'est tout à fait normal. En politique, les affinités qui se sont tissées dans le passé entre les gens ont toujours leur pesant d'or. J'espère seulement que nous allons pouvoir et que nous saurons dépasser ce cadre. Nous sommes maintenant tous impliqués dans un gouvernement d'union nationale, et comme je le dis, dans mon discours de concession, nous devons tous pouvoir, au delà de tous les clichés du passé qui ne peuvent servir qu'à nous diviser, nous tendre la main pour travailler ensemble pour l'avenir de ce pays. L'échec ne sera pas d'une telle ou telle autre catégorie de la société. L'échec sera le nôtre collectivement. Et même s'il ne pouvait être imputable qu'à une seule catégorie sociale ou à un seul groupe politique, l'impact n'en concernera pas moins nous tous. Même si l'on peut dire, sans risque de se tromper, que M. Mobutu et les siens ont détruit ce pays, il n'en ressort pas moins que nous en avons été et en serons tous pour longtemps encore largement victimes.

7. Votre Parti, le RNS, est mieux connu à l'étranger, comme vous-même d'ailleurs. Comment comptez-vous l'implanter au Congo? Avec qui allez-vous diriger le RNS au Congo?

C'est quelque peu déplorable que le RNS soit plus connu à l'étranger qu'au Congo. Ceci n'est pas dû seulement au fait qu'il a été créé à l'étranger, mais surtout au fait que l'opposition congolaise a manqué d'assurer une bonne diffusion de l'information tant à l'intérieur du pays qu'entre le pays et l'étranger. Je suis d'ailleurs d'avis que cela est l'un des éléments qui ont contribué à l'échec global de l'opposition congolaise au cours des années. En fait, les peuples qui ont le mieux réussi dans leurs luttes sont ceux-là qui ont su conjuguer leurs efforts à l'intérieur et à l'extérieur. Ici au Congo, l'on a le sentiment que la plupart des gens n'ont aucune idée de tout ce que de nombreux fils et filles du Congo ont fait à l'étranger, et de l'étranger, pour ce pays. Ce n'est que fort déplorable!

Quant à l'implantation du RNS au Congo, nous sommes en train de nous y atteler avec force détermination. Nous faisons appel à toutes les filles et à tous les fils du Congo qui veulent vraiment mettre fin à la dégénérescence continue de leur société et travailler pour une transformation sociale en profondeur. Nous sommes fort contents de la réponse que nous avons enregistrée au cours de ces deux derniers mois, et nous comptons diriger le RNS avec tous ceux-là qui vont prendre à coeur leur engagement au sein du RNS. Le nôtre étant un mouvement participatif, nous croyons plus dans la force des idées, la profondeur des convictions, la fermeté de l'engagement, la justesse de la vision que dans le vedettariat des noms.

8. Comment le RNS appréhende-t-il le paradoxe congolais : pays potentiellement riche, population trop pauvre! Quelle est votre démarche pour nous en sortir?

Dans un prospectus que nous avions, l'année dernière, distribué à Johannesbourg, en Afrique du Sud, lors du Sommet Mondial sur le Développement Soutenable, nous avons même qualifié ce paradoxe du paradoxe ultime de l'humanité : "Le pays potentiellement le plus riche du monde, avec la population peut-être la plus pauvre, la misérable et la plus indigente de la Planète". Il s'agit là simplement du triste bilan de quarante dernières années de notre histoire. Des années caractérisées, comme je l'ai dit en 1991, par "le règne de gouvernants jouisseurs" : En effet, le pouvoir n'a servi, au cours de ces années, qu'à jouir et à jouir davantage. Sans doute, les choses auraient pu être différentes et ce pays aurait pu être construit au cours de ces décennies. On le comprend encore davantage mieux quand on visite l'Afrique du Sud et que l'on se souvient qu'au cours des années cinquante, le Congo avait le niveau de vie le plus élevé de toute l'Afrique. Que s'est-il donc passé? Dans "Les Ruines, ou Méditations sur les Révolutions des Empires" (1792), Constantin François de Chasseboeuf, dit Comte de Volney, nous le dit, car ça s'est passé au Congo comme ça se passe toujours dans l'histoire du monde :

<Parce que des despotes, ressentant leur faiblesse, avaient peur de tout ce qui pouvait renforcer les nations et pensaient seulement à la manière de les affaiblir;

Parce que les nations, divisées par les préjugés de l'ignorance et de la haine, soutenaient la perversité de leurs gouvernements; et s'exploitant eux-mêmes mutuellement en tant qu'agents subalternes, ils aggravaient leur esclavage mutuel;

Parce que, l'équilibre entre les États ayant été détruit, le plus fort opprimait plus facilement le plus faible.

Enfin, parce qu'au fur et à mesure que les États étaient concentrés, les hommes, dépourvus de leurs lois, de leurs usages et du gouvernement de leur choix, perdaient cet esprit d'identification personnelle avec leur gouvernement, lequel esprit faisait la source de leur énergie.

Et les despotes, considérant les empires comme leurs domaines privés, et les hommes comme leur propriété, s'adonnaient eux-mêmes aux déprédations et à toutes les débauches du penchant le plus arbitraire possible.

Et toute la force et la richesse des nations étaient détournées vers des dépenses privées et des caprices personnels; et les rois, fatigués par l'assouvissement, s'abandonnaient à toutes les extravagances au goût factice et dépravé. Ils doivent avoir des jardins montés sur des arcades, des fleuves taillés sur des montagnes, des domaines fertiles convertis en des repaires de bêtes sauvages; des lacs excavés dans des terrains secs, des rochers dressés en lacs, des palais faits de marbre et porphyre, des meubles en or et en diamant. Sous le couvert de la religion, leur fierté érigeait des temples, pourvoyait à des prêtres indolents, construisait, pour des squelettes vains, des tombes extravagantes, des mausolées et des pyramides ; des millions de mains étaient employées à des travaux stériles; et le luxe de princes, imité par leurs parasites, et transmis d'échelon en échelon jusqu'aux rangs les plus bas, devenait une source générale de corruption et d'appauvrissement.

Et dans la soif insatiable de plaisir, les revenus ordinaires ne suffisant plus, ils étaient augmentés; le cultivateur, voyant son travail s'accroître sans compensation, perdit tout courage; le négociant, dépouillé, se dégoûtait de l'industrie; la multitude, condamnée à une pauvreté à perpétuité, réduisait leur travail au strict nécessaire ; et toute l'industrie productive disparaissait.

La surtaxation rendant les terres une possession onéreuse, le propriétaire pauvre abandonnait son domaine, ou le vendait aux puissants; et les richesses se concentraient dans quelques mains. Toutes les lois et les institutions favorisant cette accumulation, la nation se divisa en un groupe de parasites riches et une multitude de mercenaires pauvres ; le peuple était dégradé par l'indigence, les grands par la satiété, et le nombre de ceux intéressés dans la préservation de l'État diminuant, sa force et son existence devenaient proportionnellement précaires.

D'un autre côté, l'émulation ne trouvant aucun objet, la science aucun encouragement, l'esprit sombra dans une profonde ignorance.

L'administration étant secrète et mystérieuse, il n'existait point de moyens de réforme ou d'amélioration. Les chefs gouvernant par la force ou par la fraude, le peuple les vit comme une faction d'ennemis publics; et toute harmonie cessa entre les gouvernants et les gouvernés.>

En tout cas, notre démarche pour nous en sortir, qui s'inspire elle aussi de l'histoire de l'humanité, reste simple : informer, former et organiser le peuple afin de le responsabiliser, le renforcer, le capabiliser, et le redynamiser, car, comme nous n'avons de cesse à le dire, aucune transformation sociale profonde et durable ne se fait, dans l'histoire du monde sans une profonde implication du peuple et que les gouvernants ne font le bien que sous la pression du peuple. Nous ne nous en sortirons donc que si, en tant que peuple, nous recouvrons notre sens de responsabilité qui doit découler de notre sens de co-propriété de notre pays.

9. Les élections auront-elles lieu au Congo? Pourquoi et dans quelles conditions?

La réponse la plus simple serait de dire oui ou non et de tenter de justifier ma réponse. Mais, je crois que la réponse la plus appropriée à la situation actuelle du Congo est, à mon avis, de dire que les élections devront avoir lieu dans le délai de deux à trois ans, comme le stipule l'Accord global et inclusif sur la Transition en République Démocratique du Congo, car elles sont, en définitive, le seul moyen qui puisse nous permettre d'espérer résoudre la crise congolaise de manière durable. Je dis "devront", car cela nous renvoie à notre responsabilité collective, la responsabilité de chaque Congolaise et de chaque Congolais de faire tout ce qui est en son pouvoir pour s'assurer que les élections vont effectivement avoir lieu. Il revient donc à chaque Congolais de s'informer constamment sur le processus et à tout notre peuple de se mobiliser pour s'assurer que nul ne pourra être tenté de se dérober à l'impérieuse nécessité d'organiser les élections dans le délai requis. Au reste, la communauté internationale a un rôle très important à jouer à cet égard et il nous revient à nous tous de faire en sorte que la communauté internationale ne puisse se dérober à sa part de responsabilité.

10. Vous vivez aux Etats-Unis. On dit que c'est l'Amérique qui soutient les agresseurs du Congo. Qu'en pensez-vous?

Vous posez là une question assez complexe et qui mérite d'être examinée sous un certain nombre de facettes. La réponse à cette question dépend aussi de ce que l'on entend par soutenir. En tout cas, il est indéniable qu'après la débâcle de leur politique de soutien inconditionnel au règime de M. Mobutu pendant la guerre froide et face à l'incapacité de ce régime à se reformer au debut des années 90, le gouvernement américain s'est fortement rapproché de l'Ouganda et du Ruanda au milieu des années 90. Dans le cas du Ruanda, il s'est agi aussi d'un souci de se dédouanner du sentiment de culpabilité qui avait, à juste titre, envahi la communauté internationale d'avoir laissé le génocide s'y faire. Le rapprochement entre les États-Unis, l'Ouganda et le Ruanda a mené à des programmes de coopération militaire dont, paraît-il, certains éléments et aspects ont été impliqués au cours de la rébellion de l'AFDL et des rébellions qui viennent de se terminer. Il est tout aussi vrai qu'avec la guerre de l'AFDL, le gouvernement américain y avait entrevu un moyen commode de se débarasser, sans son implication directe, d'un régime rétrograde et qui était devenu largement encombrant pour eux. Ils furent même tentés de croire que la coalition angolo-ruando-ougandaise qui avait emmené l'AFDL au pouvoir pouvait permettre d'assurer l'émergence à Kinshasa d'un régime respectable, capable de gérer le pays de manière plus ou moins respectable même tout en étant téléguidé de l'extérieur et que Laurent-Désiré Kabila allait probablement s'inscrire, lui aussi, dans les rangs de "nouveaux leaders africains" ("The new African leaders"). Il s'agit donc là d'une réalité politique nettement complexe que l'on peut lire sous plusieurs angles. Quoiqu'il en soit, il est aussi un fait que l'existence aux États-Unis d'un fort lobby pro-ruandais et pro-ougandais qui complète une diplomatie fort efficace et cohérente de ces deux pays n'a fait que renforcer, quelque peu et par moments au détriment des intérêts du Congo, le rapprochement entre les États-Unis et l'Ouganda et le Ruanda. Mais, il s'agit ici d'un élément inhérent au fonctionnement de la politique étrangère américaine, lequel élément mérite d'être intégré par les Congolais dans leurs démarches au sein de la société américaine.

Somme toute, il importe de signaler ici que l'implication américaine dans la région des Grands Lacs a, à côté de celle des autres membres de la communauté internationale, été aussi largement bénéfique pour le processus en cours. Elle a, en effet, permis, entre autres, la signature des Accords de Lusaka en 1999, la signature de l'Accord de Prétoria du 30 juillet 2002 qui a permis le retrait, tout au moins officiellement, des troupes ruandaises de l'est du Congo, ainsi que la signature de l'Accord global et inclusif sur la Transition en République Démocratique du Congo. Manifestement, l'on ne peut donc pas dire de manière tranchée que l'Amérique n'a fait que soutenir les agresseurs du Congo.

11. Vous êtes aussi un scientifique de renommée. Quel est l'avenir de la science au Congo?

C'est une question très importante. Mais, j'aimerais plutôt parler d'abord du rôle de la science au Congo, car, sans le développement de la science et de la technologie, le Congo n'aura pas d'avenir, en tout cas pas un avenir qui vaille la peine qu'on s'y arrête. Et si, sans science, le Congo n'aura pas d'avenir, il évident que la science elle-même n'aura pas d'avenir au Congo. Il s'impose donc à nous de penser à assurer au Congo le développement de la science et de la technologie. Nous ne nous en sortirons pas seulement en nous abreuvant au savoir scientifique des autres. Nous devons absolument penser à produire notre propre savoir scientifique et, ce faisant, apporter notre propre contribution à l'expansion du patrimoine scientifique et culturel du monde. C'est une cause dans laquelle nous croyons si fermement que nous en avons fait un des objectifs du RNS : <Créer le cadre adéquat pour le développement d'une entreprise scientifique et technologique endogène.>

12. Vous êtes aussi un écrivain!

J'adore l'écriture et je raffole des livres. Dans une certaine mesure, je vis dans les livres et avec les livres! Je regrette seulement de n'avoir pas le temps d'écrire tous les livres que j'aimerais écrire. J'espère, en tout cas, que je saurais en disposer un jour.

13. Quel est votre message de la fin?

En somme, j'aimerais dire à mes compatriotes que l'avenir du Congo et de l'Afrique se trouve entre nos mains, et nulle part ailleurs, et que nous avons entre nos mains toutes les ressources nécessaires pour faire de notre, de l'avenir de nos enfants, de nos fils et de nos petits fils un avenir totalement différent de notre passé. Il nous suffit simplement de nous mobiliser pour y parvenir. Et comme nous n'avons de cesse de le dire depuis 1996 : <La misère et la pauvreté ne sont une malédiction que là où le génie de l'esprit humain n'est pas mis à profit!> Méditons tous collectivement là-dessus et osons donc le changement!