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NULLE RÉPUBLIQUE NE PEUT SURVIVRE
À LA MAGOUILLE !
Kinshasa, le 04 janvier 2005
En 1848, dans "l'Avertissement"
à son célèbre ouvrage "De la Démocratie
en Amérique", Alexis de Tocqueville a émis une
pensée dont la pertinence, la profondeur et la sagesse n'ont,
depuis, fait que s'affirmer par delà les âges et les
lieux. Je tiens ici, instamment, à recommander à mes
compatriotes de méditer sérieusement là-dessus,
surtout à la lumière du malaise dans lequel patauge
la transition et aussi du comportement hautement anti-républicain
qu'exhibent certains hommes politiques congolais au sommet de l'Etat
et dont le remaniement ministériel que le Président
de la République vient de rendre public recèle des
éléments symptomatiques excessivement inquiétants:
"Les lois de la République française peuvent
et doivent, en bien des cas, être différentes de celles
qui régissent les États-Unis, mais les principes sur
lesquels les constitutions américaines reposent, ces principes
d'ordre, de pondération des pouvoirs, de liberté vraie,
de respect sincère et profond du droit sont indispensables
à toutes les Républiques. Ils doivent être communes
à toutes, et l'on peut dire à l'avance que là
où ils ne se rencontreront pas, la République aura
bientôt cessé d'exister " (Alexis de Tocqueville,
De la Démocratie en Amérique, Avertissement).
En effet, en examinant la composition actuelle de la délégation
de la Composante Opposition Politique au Gouvernement, il appert
que M. Arthur Z'Haidi Ngoma, le Vice-Président de la République
pour le compte de la Composante Opposition Politique, a commis un
acte politique hautement grave en ignorant, en violation flagrante
des textes et des procédures en cours au sein de la Composante,
les décisions de la Province du Kasaï Oriental qui avait
été dûment mandatée par la Composante
pour décider en la matière. Ce ne serait donc ni inutilement
grincheux ni particulièrement méchant de dire que,
ce faisant, M. Z'Haidi Ngoma s'est substitué à la
Composante et a violé intentionnellement la Constitution
de la transition dans un certain nombre de ses dispositions, notamment
l'Art. 89 qui stipule clairement qu'il revient "aux Composantes
et Entités du Dialogue inter-congolais" et non, aux
Vice-Présidents, de proposer, pour nomination, les ministres
et les vice-ministres.
Mon opposition au pouvoir de M. Mobutu se renforça avec les
pendaisons sommaires en 1966 d'Evariste Kimba et ses collègues.
J'étais simplement là en face d'un régime qui
heurtait mon penchant humaniste. Et je crois que l'histoire du régime
de M. Mobutu n'a fait que me donner raison. J'ai donc, au cours
de ces trente dernières années, collaboré,
sous une forme ou une autre, avec la plupart des partis et organisations
politiques congolais ou zaïrois de l'opposition, ici au Congo,
en Europe et plus tard aux Etats-Unis. Et comme vous l'avez laissé
entendre dans votre question, j'ai été, de 1993 à
1997, le représentant officiel de l'Usoras/Usoral aux États-Unis.
C'est d'ailleurs à notre initiative que des comités
de l'Usoras/Usoral furent créés aux Etats-Unis et
en Europe à partir de 1993. Aux États-Unis, notre
comité. qui avait été le tout premier, avait
été dénommé "Comité des
Forces Démocratiques du Zaïre". En Europe, les
comités de l'Usoras/Usoral furent appelés "Comités
de Forces Zaïroises Acquises au Changement, COZAFAC".
Le 08 avril 1994, j'organisai à Bruxelles une réunion,
l'unique, de tous les comités de l'Usoras/Usoral qui existaient
déjà à l'époque. A cette réunion
don’t le rapport fut transmis aux autorités de l'Usoras
à l'époque ici à Kinshasa, nous fîmes
un certain nombre de propositions qui furent toutes acceptées,
dont l'organisation d'un congrès mondial de la diaspora zaïroise.
C'est ce projet de congrès mondial de la diaspora zaïroise
qui visait essentiellement à redynamiser l'opposition zaïroise,
une opposition qui semblait déjà s'enliser à
l'époque face à l'intransigeance de M. Mobutu, qui
mena à la création d'ANACOZA dont, comme vous l'avez
rappelé dans votre question, je fus le premier président.
En somme, je n'avais pas initialement pensé ANACOZA comme
une organisation, mais comme une phase régionale préparatoire,
au niveau de l'Amérique du Nord, du congrès mondial
de la diaspora zaïroise. L'idée était essentiellement
d'organiser, à Washington, DC, une conférence de très
haut niveau sur le Zaïre et d'y associer le leadership de l'opposition
zaïroise de l'époque. Nous espérions ainsi pouvoir
donner une nouvelle impulsion à une opposition qui montrait
déjà des signes d'essoufflement et influer, à
la fois, sur la politique étrangère américaine
en faveur de la lutte du peuple zaïrois.
Quant à mon refus de rejoindre Laurent-Désiré
Kabila, je vous dirai qu'il avait été essentiellement
motivé par le sentiment que j'avais à l'époque
que le processus qui était alors en cours risquait de mener,
comme je le dis lors de mon témoignage au Congrès
américain, le 08 Avril 1997, à une autre dictature
contrôlée de l'extérieur. Ce qui n'allait pas
être et qui n'a manifestement pas été un progrès
par rapport au régime monolitique tyrannique de M. Mobutu.
C'est vrai que nous aurions pu nous retrouver dans l`AFDL et manifestement,
comme les autres membres de l'ANACOZA (Mweze Nkongolo, Mawapanga
Mwana, et Dr. Kapanga, notamment), dans le premier gouvernement
de Laurent-Désiré Kabila, d'autant plus que le gouvernement
rwandais nous avait contacté personnellement au début
du mois de juillet 1996 pour nous faire part de ses inquiétudes
et de ses préoccupations sur le Zaïre. Mais, cela allait
manifestement être une trahison de nos convictions les plus
profondes, car nous avions bel et bien le sentiment qu'un mouvement,
essentiellement militaire, d'impulsion étrangère n'était
pas l'instrument approprié pour résoudre la profonde
crise zaïroise qui couvait depuis plus de trente ans. En analysant
tout ce qui s'est passé dans ce pays depuis 1996, et ici
je renverrai bien vos lecteurs à tout ce que nous avons écrit
au cours de toutes ces années, j'ai la nette conviction qu'encore
une fois, l'histoire nous a malheureusement donné raison.
2. Pendant la période où le Dialogue intercongolais
était malmené, voire suspendu, vous avez créé
avec Etienne Tshisekedi, Azarias Ruberwa, Katebe Katoto, l'ASD (l'Alliance
pour la Sauvegarde du Dialogue). Pourtant quand Tshisekedi et Katebe
volent en noces avec le RCD/Goma, vous, vous refusez de mettre les
pieds à Goma. Que s'est-il passé ?
C'est vrai que le RNS (Rassemblement pour une Nouvelle Société),
le parti que je dirige actuellement, est, avec le RCD, l'UDPS, la
DPTN (Dynamique pour une Transition Neutre) de Katebe Katoto et
le MLP, l'une de cinq organisations fondatrices de l'ASD. Contrairement
à tout ce que l'on a dit à l'époque et à
toutes les attaques dont nous fûmes victimes, l'ASD a été
une initiative heureuse et elle a, sans nul doute, joué un
rôle important dans le processus qui a mené tant à
la conclusion de l'Accord global et inclusif à Prétoria
le 17 décembre 2002 qu'à la signature de l'Acte Final
des Négociations Politiques Inter-Congolaises à Sun
City le 02 avril dernier.
Cependant, quant au fait que je ne fus pas de la partie quand les
autres membres fondateurs de l'ASD se rendirent à Goma au
mois de juin de l'année dernière, je crois qu'un certain
nombre de facteurs n'avait pas pu faciliter notre déplacement.
D'abord, il y eu des questions de calendrier, dans la mesure où
le voyage avait été programmé pour une durée
inderteminée au moment où nous étions impliqué
dans une large campagne de lobby et de contacts auprès des
autorités et de la société sud-africaine et
dans la communauté internationale en faveur de la reprise
des négociations et contre la mise en application de l'accord
partiel entre la Composante "Gouvernement" et le MLC.
Nous étions donc d'avis que le travail que nous faisions
sur place en Afrique du Sud et ailleurs était beacoup plus
important que ce qu'il pouvait y avoir comme intérêt
dans notre présence à l'est du pays où nous
risquions d'ailleurs de nous retrouver largement coupé du
reste du monde. Nous avions donc le sentiment qu'un séjour
prolongé à l'est du pays, et dont la durée
ne nous était d'ailleurs pas connue, risquait de compromettre
largement tout le travail que nous avions en cours. Au reste, nous
avions aussi estimé que la nécessité pour nous
de garder toute notre indépendance afin de pouvoir bien engager
toutes les parties aux négociations ne semblait pas plaider
en faveur de notre déplacement à l'est du pays en
ce moment-là.
3. Et quand l'UDPS refuse d'intégrer les Institutions
de la Transition, on vous trouve modestement député.
Pourquoi ce choix?
Modestement? Cher ami, je ne sais pas ce que vous mettez dans ce
mot. Si c'est en référence au fait que je ne suis
pas au gouvernement, je vous dirai d'emblée que je me retrouve
non point modestement, mais que je me retrouve au Parlement. C'est
vrai que d'aucuns pensaient que j'allais être au gouvernement
et m'auraient voulu y être. Après la signature de l'Accord
global et inclusif le 17 décembre de l'année dernière
à Prétoria, plus d'un m'a conseillé d'envisager
de revenir à Kinshasa pour assurer ma présence dans
la délégation de la Composante "Opposition Politique"
au gouvernement. Des diplomates étrangers eurent jusqu'à
me demander, certains à Prétoria, d'autres à
Sun City, pourquoi je ne pensais pas à présenter ma
candidature pour la vice-présidence qui revenait à
la Composante "Opposition Politique". A vrai dire, j'ai
eu, tout au long du processus des négociations, des sentiments
mélangés sur la possibilité pour moi de faire
partie de ce gouvernement de transition. Le fait que j'aie attendu
de revenir à Kinshasa après la formation du gouvernement
et juste pour siéger au Parlement doit bien vous dire que
je ne tenais vraiment pas à être au gouvernement. Les
gouvernements de transition sont, même quand ils sont formés
par deux blocs seulement (et ici nous en avons huit), des monstres
difficiles à gérer. Et l'on peut y perdre beaucoup
plus que l'on peut y gagner, surtout si ce que l'on vise c'est essentiellement
de travailler pour le peuple et pour la nation. Qui plus, après
plus de vingt-cinq ans d'absence de ce pays, mon sentiment a été,
tout au long, et il l'est encore, que le Parlement est la meilleure
place pour moi pour servir, au cours de la période de transition,
ce pays et ce peuple, un peuple qui est peut-être, de tous
les peuples du monde, celui qui a le plus souffert au cours du siècle
qui vient de s'achever. En tout cas, quand, à la lumière
de mon expérience du monde, de mon expérience dans
le monde et surtout des pouvoirs dont la Constitution de la Transition
a investi le Parlementaire, je visualise tout ce qui peut être
fait pour ce pays au Parlement et à travers ce Parlement,
je me sens comblé et reconnaissant d'avoir la chance de servir
ce pays et ce peuple en tant que Député pendant cette
période de transition, quand le pays se trouve réellement
à la croisée de chemins, que l'avenir du pays pend
en balance et que le destin des générations à
venir est en train de se décider chaque jour à partir
de ce que nous faisons ou que nous ne faisons pas. Le moins que
l'on puisse dire est que ce n'est donc pas modestement que je me
retrouve Député.
4. Le Rassemblement pour une Nouvelle Société,
RNS, votre parti, a été créé du temps
de la dictature de Mobutu, un Mobutu que vous avez combattu jusqu'au
niveau du Congrès américain. Quand Kabila arrive,
vous allez encore au Congrès américain pour le combattre.
Etes-vous un éternel opposant?
Si, par éternel opposant, vous entendez quelqu'un qui fait
de l'opposition pour l'opposition, alors je n'en suis absolument
pas un. C'est par la force des choses que je me retrouvai obligé
d'opposer Laurent-Désiré Kabila. En somme, ce n'est
pas sa personne que j'avais opposée, mais le régime
qu'il voulait mettre en place qui était, dans la nette prolongation
du régime de M. Mobutu que j'avais, comme vous le rappellez,
combattu pendant des années. Quand on est opposé à
un homme, c'est normal que l'opposition cesse avec la disparution
de cet homme de la scène politique. Mais, quand on se bat
pour (j'insiste ici sur pour qu'il faut opposer à contre),
donc quand on se bat pour quelque chose, pour un idéla, il
est tout à fait normal que l'on puisse continuer son combat
jusqu'à la réalisation de l'objet de son combat, c'est-à-dire
de son rêve. Mon combat est pour l'avènement d'une
société participative et de co-responsabilité,
c'est-à-dire d'une société dont l'homme congolais
et la femme congolaise sont les artisans principaux et les premiers
responsables. Mon combat c'est pour l'avènement d'un État
de droit, d'une société démocraitque et d'une
société d'insititutions. Il est donc tout à
fait normal qu'après le départ de M. Mobutu, mon combat
ait continué, car, avec l'AFDL et rejetons, rien de tout
cela n'avait la chance de se matérialiser dans ce pays.
5. Depuis que vous êtes là, vous déployez
un activisme politique remarquable : on vous voit dans toutes les
Commissions parlementaires. Que cherchez-vous? Quelle a été
votre contribution à la Commission du Règlement intérieur
du Parlement?
Participer aux travaux de commissions parlementaires, je n'appelle
pas cela activisme politique. Je ne me suis pas imposé dans
ces commissions. L'on a fait chaque fois appel à moi. Et
chaque fois que mes collègues feront appel à moi,
je répondrai positivement. Je suis là pour travailler.
J'aime le travail et j'aime le défi!
A la Commission du Règlement intérieur de l'Assemblée
Nationale, j'ai taché de donner le meilleur de moi-même
pour que l'Assemblée Nationale dispose d'un règlement
de qualité. Ma plus grande contribution aura peut-être
été le combat, avec certains de mes collègues,
pour garantir, conformément à la Constitution de la
Transition, l'affirmation, dans le Règlement intérieur
de l'Assemblée Nationale pour la période de transition,
du caractère général, représentatif,
indépendant et irrévocable du mandat du Député.
Il s'agit là d'un élément important pour la
réussite de la transition, dans la mesure où il donne
au Député, s'il choisit de le faire, la possibilité
de travailler, en toute confiance, pour l'intérêt national
et pour les intérêts du peuple congolais, et non pour
l'intérêt de sa Composante ou Entité.
6. Vous avez perdu le poste de Président du groupe
parlementaire de l'opposition au profit d'un mobutiste. Qu'est-ce
que cela vous inspire comme commentaire?
Moi, je n'ai pas vu un mobutiste. J'ai vu un autre Député.
Bien sûr, certaines personnes sont venues me dire après
que, dans la mesure où la majorité des membres de
notre groupe parlementaire proviennent de l'ère de M. Mobutu
et que certains arragements préalables avaient été
pris, ils ont préféré voter pour un des leurs.
Après tout, c'est tout à fait normal. En politique,
les affinités qui se sont tissées dans le passé
entre les gens ont toujours leur pesant d'or. J'espère seulement
que nous allons pouvoir et que nous saurons dépasser ce cadre.
Nous sommes maintenant tous impliqués dans un gouvernement
d'union nationale, et comme je le dis, dans mon discours de concession,
nous devons tous pouvoir, au delà de tous les clichés
du passé qui ne peuvent servir qu'à nous diviser,
nous tendre la main pour travailler ensemble pour l'avenir de ce
pays. L'échec ne sera pas d'une telle ou telle autre catégorie
de la société. L'échec sera le nôtre
collectivement. Et même s'il ne pouvait être imputable
qu'à une seule catégorie sociale ou à un seul
groupe politique, l'impact n'en concernera pas moins nous tous.
Même si l'on peut dire, sans risque de se tromper, que M.
Mobutu et les siens ont détruit ce pays, il n'en ressort
pas moins que nous en avons été et en serons tous
pour longtemps encore largement victimes.
7. Votre Parti, le RNS, est mieux connu à l'étranger,
comme vous-même d'ailleurs. Comment comptez-vous l'implanter
au Congo? Avec qui allez-vous diriger le RNS au Congo?
C'est quelque peu déplorable que le RNS soit plus connu à
l'étranger qu'au Congo. Ceci n'est pas dû seulement
au fait qu'il a été créé à l'étranger,
mais surtout au fait que l'opposition congolaise a manqué
d'assurer une bonne diffusion de l'information tant à l'intérieur
du pays qu'entre le pays et l'étranger. Je suis d'ailleurs
d'avis que cela est l'un des éléments qui ont contribué
à l'échec global de l'opposition congolaise au cours
des années. En fait, les peuples qui ont le mieux réussi
dans leurs luttes sont ceux-là qui ont su conjuguer leurs
efforts à l'intérieur et à l'extérieur.
Ici au Congo, l'on a le sentiment que la plupart des gens n'ont
aucune idée de tout ce que de nombreux fils et filles du
Congo ont fait à l'étranger, et de l'étranger,
pour ce pays. Ce n'est que fort déplorable!
Quant à l'implantation du RNS au Congo, nous sommes en train
de nous y atteler avec force détermination. Nous faisons
appel à toutes les filles et à tous les fils du Congo
qui veulent vraiment mettre fin à la dégénérescence
continue de leur société et travailler pour une transformation
sociale en profondeur. Nous sommes fort contents de la réponse
que nous avons enregistrée au cours de ces deux derniers
mois, et nous comptons diriger le RNS avec tous ceux-là qui
vont prendre à coeur leur engagement au sein du RNS. Le nôtre
étant un mouvement participatif, nous croyons plus dans la
force des idées, la profondeur des convictions, la fermeté
de l'engagement, la justesse de la vision que dans le vedettariat
des noms.
8. Comment le RNS appréhende-t-il le paradoxe congolais
: pays potentiellement riche, population trop pauvre! Quelle est
votre démarche pour nous en sortir?
Dans un prospectus que nous avions, l'année dernière,
distribué à Johannesbourg, en Afrique du Sud, lors
du Sommet Mondial sur le Développement Soutenable, nous avons
même qualifié ce paradoxe du paradoxe ultime de l'humanité
: "Le pays potentiellement le plus riche du monde, avec la
population peut-être la plus pauvre, la misérable et
la plus indigente de la Planète". Il s'agit là
simplement du triste bilan de quarante dernières années
de notre histoire. Des années caractérisées,
comme je l'ai dit en 1991, par "le règne de gouvernants
jouisseurs" : En effet, le pouvoir n'a servi, au cours de ces
années, qu'à jouir et à jouir davantage. Sans
doute, les choses auraient pu être différentes et ce
pays aurait pu être construit au cours de ces décennies.
On le comprend encore davantage mieux quand on visite l'Afrique
du Sud et que l'on se souvient qu'au cours des années cinquante,
le Congo avait le niveau de vie le plus élevé de toute
l'Afrique. Que s'est-il donc passé? Dans "Les Ruines,
ou Méditations sur les Révolutions des Empires"
(1792), Constantin François de Chasseboeuf, dit Comte de
Volney, nous le dit, car ça s'est passé au Congo comme
ça se passe toujours dans l'histoire du monde :
<Parce que des despotes, ressentant leur faiblesse, avaient peur
de tout ce qui pouvait renforcer les nations et pensaient seulement
à la manière de les affaiblir;
Parce que les nations, divisées par les préjugés
de l'ignorance et de la haine, soutenaient la perversité
de leurs gouvernements; et s'exploitant eux-mêmes mutuellement
en tant qu'agents subalternes, ils aggravaient leur esclavage mutuel;
Parce que, l'équilibre entre les États ayant été
détruit, le plus fort opprimait plus facilement le plus faible.
Enfin, parce qu'au fur et à mesure que les États étaient
concentrés, les hommes, dépourvus de leurs lois, de
leurs usages et du gouvernement de leur choix, perdaient cet esprit
d'identification personnelle avec leur gouvernement, lequel esprit
faisait la source de leur énergie.
Et les despotes, considérant les empires comme leurs domaines
privés, et les hommes comme leur propriété,
s'adonnaient eux-mêmes aux déprédations et à
toutes les débauches du penchant le plus arbitraire possible.
Et toute la force et la richesse des nations étaient détournées
vers des dépenses privées et des caprices personnels;
et les rois, fatigués par l'assouvissement, s'abandonnaient
à toutes les extravagances au goût factice et dépravé.
Ils doivent avoir des jardins montés sur des arcades, des
fleuves taillés sur des montagnes, des domaines fertiles
convertis en des repaires de bêtes sauvages; des lacs excavés
dans des terrains secs, des rochers dressés en lacs, des
palais faits de marbre et porphyre, des meubles en or et en diamant.
Sous le couvert de la religion, leur fierté érigeait
des temples, pourvoyait à des prêtres indolents, construisait,
pour des squelettes vains, des tombes extravagantes, des mausolées
et des pyramides ; des millions de mains étaient employées
à des travaux stériles; et le luxe de princes, imité
par leurs parasites, et transmis d'échelon en échelon
jusqu'aux rangs les plus bas, devenait une source générale
de corruption et d'appauvrissement.
Et dans la soif insatiable de plaisir, les revenus ordinaires ne
suffisant plus, ils étaient augmentés; le cultivateur,
voyant son travail s'accroître sans compensation, perdit tout
courage; le négociant, dépouillé, se dégoûtait
de l'industrie; la multitude, condamnée à une pauvreté
à perpétuité, réduisait leur travail
au strict nécessaire ; et toute l'industrie productive disparaissait.
La surtaxation rendant les terres une possession onéreuse,
le propriétaire pauvre abandonnait son domaine, ou le vendait
aux puissants; et les richesses se concentraient dans quelques mains.
Toutes les lois et les institutions favorisant cette accumulation,
la nation se divisa en un groupe de parasites riches et une multitude
de mercenaires pauvres ; le peuple était dégradé
par l'indigence, les grands par la satiété, et le
nombre de ceux intéressés dans la préservation
de l'État diminuant, sa force et son existence devenaient
proportionnellement précaires.
D'un autre côté, l'émulation ne trouvant aucun
objet, la science aucun encouragement, l'esprit sombra dans une
profonde ignorance.
L'administration étant secrète et mystérieuse,
il n'existait point de moyens de réforme ou d'amélioration.
Les chefs gouvernant par la force ou par la fraude, le peuple les
vit comme une faction d'ennemis publics; et toute harmonie cessa
entre les gouvernants et les gouvernés.>
En tout cas, notre démarche pour nous en sortir, qui s'inspire
elle aussi de l'histoire de l'humanité, reste simple : informer,
former et organiser le peuple afin de le responsabiliser, le renforcer,
le capabiliser, et le redynamiser, car, comme nous n'avons de cesse
à le dire, aucune transformation sociale profonde et durable
ne se fait, dans l'histoire du monde sans une profonde implication
du peuple et que les gouvernants ne font le bien que sous la pression
du peuple. Nous ne nous en sortirons donc que si, en tant que peuple,
nous recouvrons notre sens de responsabilité qui doit découler
de notre sens de co-propriété de notre pays.
9. Les élections auront-elles lieu au Congo? Pourquoi
et dans quelles conditions?
La réponse la plus simple serait de dire oui ou non et de
tenter de justifier ma réponse. Mais, je crois que la réponse
la plus appropriée à la situation actuelle du Congo
est, à mon avis, de dire que les élections devront
avoir lieu dans le délai de deux à trois ans, comme
le stipule l'Accord global et inclusif sur la Transition en République
Démocratique du Congo, car elles sont, en définitive,
le seul moyen qui puisse nous permettre d'espérer résoudre
la crise congolaise de manière durable. Je dis "devront",
car cela nous renvoie à notre responsabilité collective,
la responsabilité de chaque Congolaise et de chaque Congolais
de faire tout ce qui est en son pouvoir pour s'assurer que les élections
vont effectivement avoir lieu. Il revient donc à chaque Congolais
de s'informer constamment sur le processus et à tout notre
peuple de se mobiliser pour s'assurer que nul ne pourra être
tenté de se dérober à l'impérieuse nécessité
d'organiser les élections dans le délai requis. Au
reste, la communauté internationale a un rôle très
important à jouer à cet égard et il nous revient
à nous tous de faire en sorte que la communauté internationale
ne puisse se dérober à sa part de responsabilité.
10. Vous vivez aux Etats-Unis. On dit que c'est l'Amérique
qui soutient les agresseurs du Congo. Qu'en pensez-vous?
Vous posez là une question assez complexe et qui mérite
d'être examinée sous un certain nombre de facettes.
La réponse à cette question dépend aussi de
ce que l'on entend par soutenir. En tout cas, il est indéniable
qu'après la débâcle de leur politique de soutien
inconditionnel au règime de M. Mobutu pendant la guerre froide
et face à l'incapacité de ce régime à
se reformer au debut des années 90, le gouvernement américain
s'est fortement rapproché de l'Ouganda et du Ruanda au milieu
des années 90. Dans le cas du Ruanda, il s'est agi aussi
d'un souci de se dédouanner du sentiment de culpabilité
qui avait, à juste titre, envahi la communauté internationale
d'avoir laissé le génocide s'y faire. Le rapprochement
entre les États-Unis, l'Ouganda et le Ruanda a mené
à des programmes de coopération militaire dont, paraît-il,
certains éléments et aspects ont été
impliqués au cours de la rébellion de l'AFDL et des
rébellions qui viennent de se terminer. Il est tout aussi
vrai qu'avec la guerre de l'AFDL, le gouvernement américain
y avait entrevu un moyen commode de se débarasser, sans son
implication directe, d'un régime rétrograde et qui
était devenu largement encombrant pour eux. Ils furent même
tentés de croire que la coalition angolo-ruando-ougandaise
qui avait emmené l'AFDL au pouvoir pouvait permettre d'assurer
l'émergence à Kinshasa d'un régime respectable,
capable de gérer le pays de manière plus ou moins
respectable même tout en étant téléguidé
de l'extérieur et que Laurent-Désiré Kabila
allait probablement s'inscrire, lui aussi, dans les rangs de "nouveaux
leaders africains" ("The new African leaders"). Il
s'agit donc là d'une réalité politique nettement
complexe que l'on peut lire sous plusieurs angles. Quoiqu'il en
soit, il est aussi un fait que l'existence aux États-Unis
d'un fort lobby pro-ruandais et pro-ougandais qui complète
une diplomatie fort efficace et cohérente de ces deux pays
n'a fait que renforcer, quelque peu et par moments au détriment
des intérêts du Congo, le rapprochement entre les États-Unis
et l'Ouganda et le Ruanda. Mais, il s'agit ici d'un élément
inhérent au fonctionnement de la politique étrangère
américaine, lequel élément mérite d'être
intégré par les Congolais dans leurs démarches
au sein de la société américaine.
Somme toute, il importe de signaler ici que l'implication américaine
dans la région des Grands Lacs a, à côté
de celle des autres membres de la communauté internationale,
été aussi largement bénéfique pour le
processus en cours. Elle a, en effet, permis, entre autres, la signature
des Accords de Lusaka en 1999, la signature de l'Accord de Prétoria
du 30 juillet 2002 qui a permis le retrait, tout au moins officiellement,
des troupes ruandaises de l'est du Congo, ainsi que la signature
de l'Accord global et inclusif sur la Transition en République
Démocratique du Congo. Manifestement, l'on ne peut donc pas
dire de manière tranchée que l'Amérique n'a
fait que soutenir les agresseurs du Congo.
11. Vous êtes aussi un scientifique de renommée.
Quel est l'avenir de la science au Congo?
C'est une question très importante. Mais, j'aimerais plutôt
parler d'abord du rôle de la science au Congo, car, sans le
développement de la science et de la technologie, le Congo
n'aura pas d'avenir, en tout cas pas un avenir qui vaille la peine
qu'on s'y arrête. Et si, sans science, le Congo n'aura pas
d'avenir, il évident que la science elle-même n'aura
pas d'avenir au Congo. Il s'impose donc à nous de penser
à assurer au Congo le développement de la science
et de la technologie. Nous ne nous en sortirons pas seulement en
nous abreuvant au savoir scientifique des autres. Nous devons absolument
penser à produire notre propre savoir scientifique et, ce
faisant, apporter notre propre contribution à l'expansion
du patrimoine scientifique et culturel du monde. C'est une cause
dans laquelle nous croyons si fermement que nous en avons fait un
des objectifs du RNS : <Créer le cadre adéquat
pour le développement d'une entreprise scientifique et technologique
endogène.>
12. Vous êtes aussi un écrivain!
J'adore l'écriture et je raffole des livres. Dans une certaine
mesure, je vis dans les livres et avec les livres! Je regrette seulement
de n'avoir pas le temps d'écrire tous les livres que j'aimerais
écrire. J'espère, en tout cas, que je saurais en disposer
un jour.
13. Quel est votre message de la fin?
En somme, j'aimerais dire à mes compatriotes que l'avenir
du Congo et de l'Afrique se trouve entre nos mains, et nulle part
ailleurs, et que nous avons entre nos mains toutes les ressources
nécessaires pour faire de notre, de l'avenir de nos enfants,
de nos fils et de nos petits fils un avenir totalement différent
de notre passé. Il nous suffit simplement de nous mobiliser
pour y parvenir. Et comme nous n'avons de cesse de le dire depuis
1996 : <La misère et la pauvreté ne sont une malédiction
que là où le génie de l'esprit humain n'est
pas mis à profit!> Méditons tous collectivement
là-dessus et osons donc le changement!
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