Joseph Kabila Opte Pour le libéralisme Economique
Par Juakali Kambale

Kinshasa, le 30 janvier 01 (RNS) : L’après-Kabila commence sur des chapeaux de roues avec l’engagement du nouveau président de la république démocratique du Congo pour la relance de l’Accord de Lusaka, la libéralisation tous azimut de l’économie congolaise, avec un appel au dialogue à toutes les forces politiques et sociales du pays ainsi qu’aux pays en conflit avec le Congo. Le nouveau chef de l’Etat appelle la Communauté internationale à son secours et ouvre le pays aux investisseurs occidentaux. A première vue, Kabila fils semble, en tous points, être tout l’antithèse de Kabila père. Aux comportements de vieux maquisard marxisant et doctrinaire du père, le fils oppose d’emblée un programme plus proche des réalités. Bien plus grave, deux semaines à peine après l’assassinat de Laurent Désiré Kabila, Joseph Kabila voyage pour les Etats-Unis, le pays considéré par son père comme étant le grand satan. Entretiens mercredi, 31 janvier 01 à Paris avec le chef de l’Etat français M. Jacques Chirac, discours au Conseil de Sécurité jeudi 1er février, et entretiens avec les autorités belges vendredi 2 février. Une consécration internationale aussi brusque qu’inattendue. Mais les Congolais préfèrent rester prudents et attendre de juger Joseph Kabila aux actes.

La République Démocratique du Congo a donc désormais un président, le quatrième de la série depuis l’accession du pays à l’indépendance, le 30 juin 1960. Joseph Kabila, le nouveau chef de l’Etat, fils de Laurent Désiré Kabila, assassiné le 16 janvier dernier a prêté serment vendredi, 26 janvier, en tant que président de la république. A 29 ans (il aura 30 ans le 4 juin prochain), il est le plus jeune président de la république que le pays a connu. Il est également le plus jeune chef d’Etat au monde actuellement. Le vide ainsi comblé, les Congolais entament une nième, douloureuse et incertaine transition politique commencée avec le maréchal Mobutu, début 90.

Le premier message du nouveau chef de l’Etat était très attendu compte tenu des circonstances particulières qui ont caractérisé la passation du pouvoir. Un fils qui succède à son père dans un régime républicain, ce n’est pas courant et beaucoup de Congolais se sont immédiatement insurgés contre ce qui prenait des allures d’une dérive monarchique. D’entrée de jeu, Joseph Kabila a surpris son auditoire en axant son programme politique sur ce que redoutait son père : le dialogue sans exclusion. Dialogue sur le plan intérieur avec les différents courants politiques, dialogue également avec les pays qualifiés d’agresseurs afin qu’ils reviennent aux bons sentiments dans un esprit de bon voisinage. Tout en exigeant le retrait sans conditions des troupes rwandaises, ougandaises et burundaises, le président Joseph Kabila invite les pays voisins de l’Est, en conflit avec le Congo à contribuer la restauration d’une paix durable dans la région des Grands Lacs. Il s’est déclaré pour la relance de l’accord de Lusaka et du dialogue intercongolais tout en souhaitant au niveau de la médiation entre différentes parties belligérantes, ce qu’il a appelé une co-facilitation, allusion à la controverse autour du facilitateur, M. Ketumile Masire, l’ex-président du Botswana, récusé par Kinshasa pour de présumés penchants en faveur de la rébellion. Le Congo aimerait adjoindre au facilitateur en titre une autre personnalité africaine qui vraisemblablement sera le chef de l’Etat gabonais Omar Bongo. Joseph Kabila entend reprendre les projets diplomatiques laissés en chantier pas son père, notamment les négociations intercongolaises initiées à Libreville sous la supervision du président Bongo ainsi que les pourparlers entre les parties burundaises en conflit afin de contribuer au retour à la paix au Burundi.

Le nouveau président de la république a laissé transparaître dans son discours que son rôle n’était que de courte durée, le temps de pacifier le pays et de permettre l’organisation d’élections libres et démocratiques. Il a mis fin à la controverse autour des compétences réelles de la Cour d’Ordre Militaire (COM). Cette juridiction ne se limitera désormais qu’aux délits et cas strictement militaires. La Cour d’Ordre Militaire a toujours été décriée par les organisations de défense des Droits de l’Homme du fait qu’il jugeait aussi des cas relevant de la compétence des tribunaux civils. C’est surtout sur le plan économique que les Congolais attendaient de connaître le programme du jeune chef de l’Etat. Joseph Kabila s’est clairement déclaré pour la relance de l’économie nationale par la libéralisation du marché des changes et la libre circulation concomitante des devises étrangères et du franc par congolais. Le marché des matières précieuses, notamment du diamant, est également libéralisé. Un nouveau code minier ainsi qu’un nouveau code des investissements plus incitatifs seront bientôt mis en application.

Sur le plan diplomatique, le nouveau chef de l’Etat congolais appelle la communauté financière internationale à mobiliser les ressources nécessaires pour relancer l’économie de la RDC. Contrastant avec le discours politique de son père, Joseph Kabila déclare vouloir reprendre une coopération franche et sincère avec l’Occident. En premier lieu avec la France qui ne ménage aucun effort pour intervenir au Conseil de Sécurité en faveur du pouvoir de Kinshasa dans la guerre qui oppose le Congo à ses voisins de l’Est. Il a particulièrement appelé la Belgique, pays aux liens historiques avec le Congo, à reprendre des relations bilatérales normales avec la RDC, conséquence, sûrement, du dernier passage à Kinshasa, à l’occasion des obsèques de Laurent Désiré Kabila, de M. Louis Michel, vice-premier ministre et ministre belge des Affaires étrangères. Le même appel a été lancé en direction de l’Union Européenne. Joseph Kabila a reconnu le climat d’incompréhensions et les divergences qui a caractérisé les relations avec les Etats-Unis et plus particulièrement avec l’administration Clinton. Il s’est déclaré prêt à renouer des relations de coopération plus franches avec la nouvelle administration américaine.

Examen de passage réussi
D’une manière générale, la première sortie politique du nouveau chef de l’Etat congolais a été bien accueilli dans tous les milieux politiques et d’affaires. Les jeunes de son âge paraissent plus confiants. Bien que Joseph Kabila ait plusieurs fois fait référence à l’action politique de son père, son discours-programme a révélé de profondes divergences entre le père et le fils, dans la façon de concevoir la gestion des affaires de l’Etat. Un nombre important de personnes contactées après le discours n’hésitent pas à déclarer que le fils a fait un véritable parricide politique. En effet, autant le père est resté très proche du discours marxisant des années 60, autant le fils s’est carrément ouvert au libéralisme économique. Autant le père se montrait méfiant envers la mondialisation, autant le fils estime irréversible l’entrée de la RDC dans le processus de la mondialisation. Joseph Kabila laisse grandement ouvertes les portes aux investisseurs occidentaux contrairement à son père qui semblait prendre plaisir à défier l’occident en se tournant vers des pays visiblement inopérants économiquement comme la Libye, Iran, Cuba ou le Zimbabwe.

Le programme tel que tracé par le nouveau chef de l’Etat congolais se révèle tellement vaste que de l’avis d’anciens hommes politiques congolais, la charge est trop lourde pour ses frêles épaules. Selemani Mwana Yile, ancien ministre sous la période Mobutu estime que le chef de l’Etat devra absolument s’adjoindre les services d’un premier ministre. « La crise congolaise es trop profonde pour être gérée par un jeune garçon de 30 ans. S’il est vrai que le gouvernement, pour parer au plus pressé dans les premières heures qui ont suivi l’assassinat du président Laurent Désiré Kabila a présenté le jeune Joseph comme candidat de compromis pour combler la vacance du pouvoir, il est encore plus vrai que le background du nouveau chef de l’Etat ne nous permet pas de nous prononcer sur son efficacité à en résoudre toutes les facettes. Je suis particulièrement heureux qu’il ait placé le dialogue sans exclusion parmi les idées forces de son action mais le dialogue implique le recours à des hommes autrement plus rodés dans les négociations politiques pour le conduire. Laurent Désiré Kabila a commis l’erreur de vouloir tout faire, tout seul. Résultat, non seulement il n’a rien fait du tout mais bien plus, il s’est aliéné la méfiance de tout le monde politique. La guerre aurait peut-être bien pu se terminer sans prendre une telle ampleur si le président s’était ouvert plus tôt aux autres forces politiques. Aujourd’hui, on ne connaît toujours pas les véritables griefs qui ont amené le Rwandais Paul Kagame et l’Ougandais Yoweri Museveni, anciens alliés à déclarer la guerre à Kabila ».

On s’attend donc dans les meilleurs des cas à la nomination d’un premier ministre, coordonateur de l’Exécutif à qui reviendrait la difficile tâche de conduire le dialogue intercongolais, de contacter les différents groupes rebelles pour la cessation des hostilités et de mettre sur pied les bases d’une relance économique. Les négociations ont déjà commencé et les hommes politiques sont en effervescence. Certains noms sont cités comme premier ministrables possibles : Likulia Bolongo, le dernier premier ministre de Mobutu en 1997, actuellement ministre du Portefeuille, Nimy Mayidika Ngimbi, ancien directeur du Bureau du Maréchal Mobutu et surtout Pierre Pay-Pay, ancien ministre des Finances et ancien gouverneur de la Banque Centrale sous Mobutu. Pareille perspective crée sans aucun doute une panique au sein du gouvernement actuel dans la mesure où elle se présente comme un vote-sanction contre le régime Kabila et la mise au garage de tous les ministres. Joseph Kabila qui sait mieux que quiconque devoir sa place actuelle à une décision du gouvernement en place aura difficile à secouer tous les caciques du régime Kabila sans mettre en mal l’idéal politique de son père.

Tout dépend en définitive des réalités véritables du pouvoir. On ne sait pas exactement qui le détient et gère l’après-Kabila. On ne sait pas qui a tué l’ancien chef de l’Etat ni pour quelles raisons. On ne sait pas exactement où se joue le destin du pays entre Harare, Luanda, Paris, Bruxelles ou Washington. L’orientation politique telle que perçue à travers le discours-programme de Joseph Kabila semble ne se résumer qu’en un seul terme : la realpolitiek. Quitte à composer avec le grand satan. Aux Etats-Unis où il se rend pour son premier déplacement en dehors du pays, Joseph Kabila ne manquera pas de constater la présence de son homologue rwandais, le général-major Paul Kagame, invité comme lui à la manifestation organisée par le nouveau chef de l’Etat américain, George W. Bush. Ce n’est sûrement pas un hasard (Fin)